Et ça vous fait quoi?

Exemple hypothétique de discussion:

Un sportif vient de terminer à la place du con, c’est à dire quatrième.

Question du commentateur (pardon, journaliste) sportif, type Nelson MyStrong:

-Et vous êtes déçu?

Et ce que j’aimerais entendre de l’athlète encore tout mouillé de sueur et haletant:

– Eh bien, mes amis et ma famille vont être tristes. Cela fait des années que je m’entraîne pour cet événement. Je vais me faire engueuler par mon entraineur, et je dois déjà avoir trois mails de mes sponsors sur mon portable pour me virer. Alors, non, vraiment. Non. Je ne suis pas déçu. Au contraire je suis heureux sombre abruti.

Les nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon

Elles commencent à être davantage reconnues, ces merveilles dont l’écrivain, critique d’art et employé au ministère de la guerre, Fénéon, inonda mine de rien le journal Matin, journal plutôt conservateur, auquel il collabore à partir de 1906. Il s’amuse alors, à casser du bourgeois, du curé et tout ce qui l’emmerde voyez-vous, et avec esprit bien sûr et de telle manière qu’on ne le remarque pas.

Il ne publiera pas vraiment de son vivant (mort, c’est autre chose…)

Voici quelques magnifiques exemples de ces faits divers véridiques, peut-être un peu noirs? mais surtout bien (dé)tournés:

 

  • Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier.
  • Le professeur de natation Renard, dont les élèves tritonnaient en Marne, à Charenton, s’est mis à l’eau lui-même : il s’est noyé.
  • Jugeant sa fille (19 ans) trop peu austère, l’horloger stéphanois Jallat l’a tuée. Il est vrai qu’il lui reste onze autres enfants.
  • La fourche en l’air, les Masson rentraient à Marainvillier (Meurthe-et-Moselle) ; le tonnerre tua l’homme et presque la femme.
  • Au sujet du mystère de Luzarches, le juge d’instruction Dupuy a interrogé la détenue Averlant ; mais elle est folle.
  • Le curé de la Compôte (Savoie) allait par les monts, et seul. Il se coucha, tout nu, sous un hêtre, et y mourut, de son anévrisme.
  • Au lieu de 175 000 francs dans la caisse de réserve en dépôt chez le receveur des contributions directes de Sousse, rien.
  • Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable.
  • Fortement escorté de dévots, le maire de Longechenal (Isère) a replacé à l’école le crucifix ôté par l’instituteur.
  • Une machine à battre happa Mme Peccavi, de Mercy-le-Haut. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte.
  • Un « poisson royal » de 150 kilos est exhibé à Trouville pour cinq sous. On l’a proposé au jardin des Plantes : pas de réponse.
  • Madame Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage.
  • C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore, qu’il n’était déjà plus.
  • Zoo de Vincennes, la nuit passée. Pour un cadeau original, M. Henri visite les lionceaux. Reste une main munie d’une chevalière.
  • L’anglais James, une célébrité de banlieue (athlétisme, rowing), s’est tranché la gorge à Courbevoie : il craignait de devenir fou.
  • Comme aux temps mythologiques, un bouc a assailli une bergère de Saint-Laurent, dans le lit du Var, où elle paissait ses bêtes.
  • Quarante romanichels avec leurs dromadaires et leurs ours ont dû, poussés par les gendarmes, quitter Fontenay-aux-Roses, et même la Seine.
  • Un flacon flottait. Mauritz de Sèvres se pencha pour le prendre, et tomba dans la Seine. Il est maintenant à la Morgue.
  • Mariés depuis trois mois, les Audouy, de Nantes, se sont suicidés au laudanum, à l’arsenic et au revolver.
  • Une jeune femme en putréfaction a été repêchée à Choisy-le-Roi. Des bagues de diamant ornaient son annulaire gauche.
  • Sigismond Martin, des Clayes, s’endort dans un champ. Ses camarades viennent le réveiller. Impossible : il était mort.
  • C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus.
  • Le Dunkerquois Scheid a tiré trois fois sur sa femme. Comme il la manquait toujours, il visa sa belle-mère : le coup porta
  • M. Abel Bonnard, de Villeneuve-Saint-Georges, qui jouait au billard, s’est crevé l’œil gauche en tombant sur sa queue.
  • Le mendiant septuagénaire Verniot, de Clichy, est mort de faim. Sa paillasse recèlait 2000 francs. Mais il ne faut pas généraliser.

 

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En 1894, Fénéon est accusé d’avoir fomenté un attentat anarchiste, ce qui est peu probable. Une perquisition permet de trouver à son domicile des détonateurs et du mercure, l’ensemble pouvant servir à confectionner des bombes: c’est le procès des 30. Mallarmé et Mirbeau prennent la défense de Fénéon, mais il s’en sortait parfaitement tout seul:

— Êtes vous un anarchiste, M. Fénéon ?
— Je suis un Bourguignon né à Turin.
— Vous étiez aussi l’ami intime d’un autre anarchiste étranger, Kampfmeyer?.
— Oh, intime, ces mots sont trop forts. Du reste, Kampfmeyer ne parlant qu’allemand, et moi le français, nos conversations ne pouvaient pas être bien dangereuses. (Rires.)
— À l’instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.
— Je me souciais de ne rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.
— Il est établi que vous vous entouriez de Cohen et d’Ortiz.
— Pour entourer quelqu’un, il faut au moins trois personnes. (Explosion de rires.)
— On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère.
— Pouvez-vous me dire, monsieur le Président, où ça se trouve derrière un réverbère ? (Rires forts et prolongés. Le président fait un rappel à l’ordre.)
— On a trouvé dans votre bureau, au ministère de la Guerre, onze détonateurs et un flacon de mercure. D’où venaient-ils ?
— Mon père était mort depuis peu de temps. C’est dans un seau à charbon qu’au moment du déménagement j’ai trouvé ces tubes que je ne savais pas être des détonateurs.
— Interrogée pendant l’instruction, votre mère a déclaré que votre père les avait trouvés dans la rue.
— Cela se peut bien.
— Cela ne se peut pas. On ne trouve pas de détonateurs dans la rue.
— Le juge d’instruction m’a demandé comment il se faisait qu’au lieu de les emporter au ministère, je n’eusse pas jeté ces tubes par la fenêtre. Cela démontre bien qu’on pouvait les trouver sur la voie publique. (Rires.)
— Votre père n’aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l’on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.
— Je ne pense pas en effet qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la Guerre.
— Voici un flacon de mercure que l’on a trouvé également dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?
— C’est un flacon semblable, en effet. Je n’y attache pas l’ombre d’une importance.
— Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, le fulminate de mercure].
— Il sert également à confectionner des thermomètres, baromètres, et autres instruments. (Rires)