De la perte d’autonomie du geste et de la pensée

« La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu’avec la réalité qui les entoure ; car en même temps que ces contacts les hommes perdent à la fois la faculté d’expérimenter et celle de penser. Le sujet idéal du règne totalitaire n’est ni le nazi convaincu, ni le communiste convaincu mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction (c.à.d. la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c.à.d. les normes de la pensée) n’existent plus.« 
Hannah Arendt. Le système totalitaire. Éditions du seuil, 1972 (p.224) traduit de The Origins of totalitarism (part 3), édition originale : 1951

Izneo

Izneo a retiré une bonne partie de son catalogue BD destiné au marché américain.

Bien, sûr, la quantité de livres mis de côté est importante, mais Apple n’a donné aucune liste d’ouvrages à enlever: il a laissé le soin du tri à Izneo afin que ce distributeur se mette en conformité avec la loi (et qu’il respecte, finalement, le contrat qu’il avait signé avec Apple, et quand on connaît l’épaisseur des contrats Us, on peut deviner sans peine qu’une clause devait bien être intégrée). Car c’est bien de cela qu’il s’agit: de loi. Une société doit s’accorder aux lois du pays avec lequel elle fait du business. Il faut bien reconnaître (admettre) cette logique. La crainte des poursuites judiciaires encourageant évidemment Apple au respect par ses partenaires des lois américaines.
Donc, pour les BDs européennes destinées à la vente aux Usa, Izneo ne peut continuer de proposer celles contenant des images de nudité, ou de simples décolletés (mais on peut laisser celles montrant la violence pourra-t-on regretter; question de culture). Qu’Izneo soit même allé jusqu’à enlever Blake et Mortimer me fait franchement rire car je ne vois pas où peut bien se nicher l’érotisme dans cette bande particulièrement pauvre en nudité, surtout féminine, mais c’est le choix d’Izneo, pas celui d’apple.

De la même manière, la Chine a demandé à Apple d’enlever de sa plate-forme les livres sur le Tibet soupçonnés de contenu subversif (donc interdits selon la loi locale). Apple l’a accepté, encore une fois pour être dans la légalité, et ‘accessoirement’ parce que cela constituerait des motifs de fâcherie entre un marché d’1,2 milliard d’habitants et une société désireuse de s’y implanter. Je dis cela, mais pourtant, bien que j’aime mes amis chinois, je condamne tout autant l’attitude du gouvernement chinois vis-à-vis du Tibet; seulement lorsque je vais en Chine, je la ferme car je suis invité chez eux. Question de respect (ces amis, ‘influencés’ par la propagande de l’état ne sauraient d’ailleurs même pas de quoi je parlerais, et quand bien même ce serait le cas, je les placerais dans une situation embarrassante), et aussi question de conformité à la loi (j’aime autant éviter les geôles chinoises…). Par contre, je m’insurge en France contre le génocide culturel et humain que cette invasion provoque: la loi m’autorise à le faire.

On est en droit de râler contre la pudibonderie américaine, et je ne m’en prive pas d’ailleurs, mais la demande d’Apple est tout à fait logique et surtout, répétons-le, légale. On trouverait, nous français, tout à fait absurde qu’un distributeur bien de chez nous ait à son catalogue des ouvrages érotiques destinés au marché saoudien ou yéménite. Ou encore qu’un distributeur étranger propose à la vente en France des ouvrages iraniens antisémites (ce qui est interdit par la loi française). Bien sûr, il y a une sacrée marge entre l’érotisme et l’antisémitisme, mais le principe reste similaire: on doit s’accorder aux lois et aux cultures du pays avec lequel on fait des affaires.

Cela me fait penser qu’il fait que j’aille visiter le musée de l’érotisme, depuis le temps que j’y pense. C’est en France, profitons-en…